du texte au spectacle

Le texte de Frisch, paru en 1982, est un récit ; c’est le monologue intérieur du Docteur Félix Schaad (en allemand, "schad-" signifie dommage) interrompu sans cesse par les minutes de son procès, des dialogues.

Le montage du texte a donc été extrêmement important, au point qu’il avait accroché sur un grand mur les différents feuillets du manuscrit et découvert ainsi diverses liaisons et combinaisons du texte : "une chose formidable".

L’HISTOIRE

Accusé d’avoir assassiné une de ses ex-femmes, Félix Schaad se trouve aujourd’hui acquitté, mais il n’est libéré ni du procès qui le poursuit ni du sentiment de culpabilité. Il tente d’y échapper, joue au billard, va au sauna, part en voyage, mais ... "Vous souvenez-vous, Dr Schaad..." demande le procureur... et le procès de reprendre. Schaad reste harcelé par le procureur qui persiste auprès de lui et d’une quinzaine de témoins –dont ses épouses– à vouloir trouver en lui l’assassin. Félix Schaad est-il en fait coupable, malgré son acquittement ? Cet homme hanté est-il crédible comme coupable, est-il vraiment innocent ? Pourquoi cette succession de femmes ? Quel est le rôle de ce procureur qui abuse évidemment de ses prérogatives ? Maintenus dans l’incertitude jusqu’à la toute fin, il n’est pas évident que la résolution de l’énigme ne nous laisse pas dans l’interrogation... Parce qu’une fois de plus, Frisch brouille les pistes, témoin ce surnom de "Barbe-Bleue" donné à Schaad par sa septième et dernière épouse, un surnom tendre à ce qu’elle dit...

POURQUOI MONTER BARBE-BLEUE AU THEATRE ?

Il y a d’abord les "dialogues", l’essentiel du récit, interrogatoire lancinant du Procureur qui veut faire avouer l’accusé, le harcèle, qui utilise toutes les ficelles, suggère, incite à la confidence, au détail, veut l’amener à sortir de sa neutralité vague, incertaine, équivoque. — Je ne suis pas coupable, dit l’accusé.

Il y a le monologue de Schaad, épine dorsale, fil conducteur du récit qui ne livre rien, révèle seulement le présent hanté d’un homme qui cherche à s’occuper pour échapper à sa hantise, et qui s’accommode aussi mal de lui-même que des autres. — Je ne suis pas innocent, dit l’acquitté.

Il y a précisément le personnage de l’accusé acquitté, non coupable et non innocent, le Dr Félix Schaad, Barbe-Bleue... Pas le Seigneur sanguinaire et misogyne du conte, pas le pervers collectionneur qui ferait penser à Gilles de Rais, pas le séducteur politique que l’on peut imaginer en Henri III, pas non plus le meurtrier désespéré de Dea Lohrer que nous a récemment montré Raskine. Encore qu’il y ait des points communs avec ce dernier : quête d’amour et désespoir, mais dans un tout autre registre, et toutes ces femmes...

Il y a toutes ces femmes, justement, dont il était tellement tentant qu’elles soient interprétées par une seule, réplique et variante d’une même histoire désespérément répétitive et décevante...

Il y a ce jeu d’aller-retour entre présent et passé, vécu et mémoire, une gageure pour la scène...

Il y a aussi, surtout, peut-être, la dimension ludique, tellement présente chez Frisch, celle qui permet d’échapper au désespoir de ne jamais être qu’un humain qui retombe toujours dans le même panneau. Celle qui fait surnommer "Barbe-Bleue" un Dom Juan à la petite semaine, amoureux toujours déçu... parce qu’il est "chevaleresque". Celle qui fait écrire à Frisch cette étonnante scène où l’un des témoins, "ami" de l’accusé, reprend mot pour mot des commentaires que faisait Dürrenmatt à propos de Frisch : qu’ils s’entendaient bien "parce qu’ils n’avaient rien à se dire", que l’attitude de Frisch à l’égard des femmes était "purement grotesque", qu’il avait toujours des aventures féminines et qu’il "jurait à chaque fois que c’était la dernière"...

Le charme de Frisch, c’est sa faculté d’ironiser, une savante fraîcheur, cette façon de prendre un morceau de vie, y compris de la sienne, et de se mettre à jouer : alors, on dirait qu’on serait...

...et on se croirait au théâtre...

POUR PLANTER LE DECOR

Au départ, Schaad vient d’être acquitté ; il est à l’avant-scène. A peine là, il se fait happer par les moments de son procès qui le hantent au point de l’obliger à en revivre certains épisodes.

Le décor est composé de deux lieux. Le premier, à l’avant-scène figure le présent de Schaad, un espace vide comme son présent est vide... Le second, plutôt en fond de scène représente son souvenir, une présence lourde, structure de bois, fermée : la salle d’audience qui, telle que l’a conçue Jacques Deneux, évoque une arène.

A l’intérieur de cet espace qui souligne la prégnance du regard des autres, apparaissent les différents témoins du procès, dont les sept femmes de Schaad. Leur présence est en partie tronquée –ils ne seront vus qu’en plan américain– et ils évoquent des bribes, morceaux choisis, du passé de Schaad. Ils en reconstituent une image, partielle, partiale, contradictoire...

Le procureur est au centre, meneur de jeu, incarnation de la question, du doute, de la pire des hypothèses. Il force la parole, le ton, il contraint. Il viendra harceler Schaad jusque dans "son" espace, sa pensée. Interlocuteur unique, finalement.

Au fur-et-à-mesure, l’aspect de Schaad se "décivilise", tout comme son espace. Physiquement ou non, il est mis à nu.

QUELQUES ENJEUX DE LA MISE EN SCÈNE

Préserver le suspens, rendre compte de ce que le personnage est à la fois victime et auteur de son histoire, de son image. Préserver aussi, souvent dans la contradiction, cette vision de Frisch qui, navigant entre l’intime et le public, souligne le cocasse, le ridicule ou l’attendrissant. Harmoniser les mouvements entre le présent et le procès qui se prolonge dans le temps et vient ronger l’espace... Amener enfin, comme le fait le récit, à ce que le propos déroute, interroge, fasse parler..